En regardant l’automne par ma fenêtre d’enrhumée, je me dis que nous, les vivants, nous aimons tant les morts. Ô combien nous savons mieux les fêter que nos vivants, de commémorations solennelles en élégies, ô combien nous savons transcender des vies que nous avions ignorées on pouvait  ! Lorsque j’étais enfant, cela me stupéfiait déjà :  telle vieille tante honnie ou oubliée au fond de sa gargote devenait par la magie de la grande faucheuse un être respectable sur lequel on pouvait verser  une larme devenue légitime.

En petite fille sensible, sachant tellement le prix d’une caresse, d’un regard approbateur et affectueux, je me disais naïvement que ce qui faisait vieillir, vous abîmait et finissait par vous faire disparaître, c’était ça : le manque d’amour, l’abandon, parce que la peau a autant besoin d’être touchée, de rester désirée quand on vieillit que lorsque l’on est tout petit, tout autant que le cerveau nécessite d’être nourri, d’interagir en équilibre avec des personnes pour qui vous restez vous-même, quel que soit votre âge.  Avec entêtement, je n’ai pas changé d’avis depuis.

Alors il me semble que les tragédies que vit notre planète, parce qu’il y a hélas une conjonction de crimes contre l’humanité frappant ici et là des victimes toujours innocentes, devraient nous réunir chaleureusement autour des vivants , des survivants, de ces rescapés qui vont avoir besoin de nous bien plus que leurs morts. De ces gens mutilés, fracturés là  et ailleurs, auxquels il va falloir donner un espoir, un but, permettre un après. C’est cela, non, la vie ? Aimer le vivant !