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Conserver les plaisirs de vie

08 Déc

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Nouvelle publication sur Rédactrice, écrivain, photographe

Les petits pois d’Emile

by Phédrienne

Aujourd’hui, alors que je déjeunais d’un plat de légumes brûlants, un petit pois facétieux a roulé de ma fourchette pour se glisser dans ma paume. Rond, un peu cabossé,  il  posait son œil vert printemps dans ma main. Et par un de ces détours étranges que la mémoire empreinte souvent, ce petit caillou croquant m’a transportée dans le jardin d’Emile. Ce jardin là, si grand, planté comme une prairie dans la boue de l’est parisien, semblait un Éden  décroché du ciel. Tiré au cordeau, alignant les joues de ses choux pommés et de ses salades frisées comme des dames, il bénéficiait des soins jaloux et de l’amour exclusif d’Emile. Emile était un ancien gendarme à cheval transfuge de l’Algérie française et doublement rescapé de naufrages : sa monture l’ayant expédié d’un coup de rein qui lui avait laissé une démarche claudicante, et le voyage qui le ramenait en France l’ayant laissé échoué au fond de la Seine Saint Denis, abandonnée depuis longtemps par les rois déchus….

De l’autre côté du grillage, près du jardin d’Emile, il y avait moi : curieuse et attentive, et sérieusement surprise de l’attention maniaque que le vieil homme à cheveux blancs portait à ses carottes ou à ses plants de tomates ! Il me semblait que se déroulaient là une sorte de cérémonie initiatique, une forme de grand messe idolâtre où les vieux dieux égarés de l’Olympe prenaient sans doute leur part ! Que cela avait l’air compliqué d’aligner au millimètre près ces ficelles, de planter ces tuteurs où s’enlaçaient les fruits, de pousser la lourde brouette chargée de fumier ! J’entendais les ahans à chaque coup de bêche plantée dans l’herbe grasse, ou de facétieux vers de terre se tordaient pour ma plus grande et délicieuse terreur !  Je sentais le parfum lourd et entêtant de la terre mouillée, brune, collante, peu fertile, où cependant les mains d’Emile élevaient des échafaudages de plantes !

Les saisons se passaient là, et nulle part ailleurs, dans ce rythme ancien de semaison et de travaux, et Emile était le maître du temps ! Passant fier et boiteux dans ses énormes bottes de caoutchouc, ou  dans son short colonial sorti tout droit d’un album de Tintin !

Emile n’était pas seul ! La grande gouvernante du jardin s’appelait Paulette, jaspinait un incroyable jargon de son invention, et avait gardé de l’Algérie une nostalgie sans pareille et un amour inconditionnel de la chaleur. C’était la grande prêtresse de l’écossage et des groseilles, qu’elle trait dans une énorme bassine à confitures, en or, bien sûr, à mes yeux d’enfant !

Parfois, par un de ces privilèges que les grandes personnes accordent si bien sans même savoir l’importance qu’ils revêtent pour un enfant, j’étais invitée à passer de l’autre côté et, ô miracle, à prêter mes petites mains maladroites à ce grand œuvre : l’écossage des petits pois, qu’Emile avait cueillis patiemment, et qui pleuvaient en abondance dans le grand confiturier ! J’y procédais en tirant la langue, craignant comme la peste qu’une perle d’émeraude roule de son précieux coffret et ne m’attire les foudres du jardinier ! Foudres qu’il aurait d’ailleurs sans doute tenues loin au-dessus de ma tête, mais c’était si agréable d’avoir peur !

Transportés en grande cérémonie à l’intérieure de la maison, les petits pois d’Emile étaient ensuite cuisinés, et mis en conserve par Paulette dans un grand processus alchimique que la fumée du stérilisateur auréolait de gloire ! Puis, les bocaux de verre alignés comme à la parade rejoignaient un incroyable trésor de conserves accumulés sur des dizaines d’étagères et qui auraient pu nourrir un régiment ; un invraisemblable trésor alibabatesque et légumier que n’aurait pas renié Priape !

Ce qu’Emile souhaitait faire de cet amoncellement, je ne l’ai jamais su ! Maos, bien plus tard, et alors qu’Emile avait rejoint depuis quelque temps le paradis des planteurs de brocolis, j’ai vu Paulette arriver, royale, à un mariage célébré dans mon voisinage, avec un bien curieux cadeau dans ses mains : dix beaux gros bocaux de conserve, parmi lesquels, brillants comme des diamants, les petits pois d’Emile !

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1 commentaire

Publié par le 8 décembre 2012 dans journal

 

Une réponse à “Conserver les plaisirs de vie

  1. Phédrienne

    8 décembre 2012 at 11:42

    Merci beaucoup pour ce partage !

    J'aime

     

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